En 2003, Paquin & Dupérré rapportaient la présence de 31 Araneidae au Québec, mais précisaient que la présence d'autres espèces était probable. Vingt ans plus tard, toutes les espèces d'Araneidae probables ont été trouvées, en plus de quelques-unes qui étaient inattendues. La plupart du temps, ces additions faunistiques sont récoltées lors de bioinventaires qui permettent de mieux documenter l'aranéofaune d'un endroit ou d'un habitat en particulier (Paquin & Dupérré 2006, Paquin et al. 2008e, Paquin & Chir 2021).
La taxonomie des Araneidae d'Amérique du Nord est bien connue puisque Herbert Levi, un éminent arachnologue, leur a consacré une partie importante de ses travaux (Levi 1968 à 1977, Berman & Levi 1971). Plus récemment, Dondale et al. (2003) ont fait la synthèse des connaissances taxonomiques et biologiques des espèces du Canada.
De prime abord, les Araneidae paraissent faciles à identifier à cause de leur taille et de leurs motifs abdominaux diversifiés. Cependant, les motifs et la coloration sont très variables au sein d'une même espèce et ces caractères ne permettent pas toujours de poser une diagnose fiable. Levi (1973) rapporte que les spécimens du genre Araneus conservés dans les musées comportent un taux anormalement élevé d'erreurs d'identification parce que les patrons de coloration ne sont pas fiables pour la reconnaissance des espèces. À titre d'exemple, Paquin & Arbour (2021d) ont documenté la variabilité des motifs et de la coloration d'Araneus marmoreus : différents patrons de coloration ont été photographiés et donnent l'impression de plusieurs espèces, mais ces spécimens ont été identifiés grâce aux caractères des génitalia qui eux, sont stables au sein d'une espèce. La coloration d'Araniella displicata est aussi d'une surprenante variabilité (Paquin et al. 2022b). Eustala anastera est aussi une espèce reconnue pour la grande variabilité de coloration : de patrons presque entièrement vert-bleu à des formes complètement sombres. Les causes de ces variabilités peuvent être nombreuses : période de l'année, température, localisation géographique, altitude, etc. , mais la raison pour laquelle ces conditions semblent affecter les Araneidae davantage que les autres familles d'araignées est inconnue. La variabilité observée dans cette famille explique aussi le grand nombre de synonymes connus pour la plupart des espèces.
Il faut être prudent pour la détermination des Araneidae qui doit se faire en examinant des caractères morphologiques qui varient peu au sein d'une même espèce. À ce titre, les pièces génitales des mâles et des femelles sont les plus utiles. Les palpes des mâles sont complexes et il importe de les orienter correctement pour pouvoir examiner à loisir les structures diagnostiques, particulièrement l'embolus et l'apophyse médiane. Les génitalia de la plupart des femelles Araneidae sont munis d'un scape saillant dont la forme est caractéristique et permet facilement la détermination fiable des espèces.
Les Araneidae sont également remarquables pour leurs comportements et pour leur biologie. Les faits d'histoire naturelle de ces araignées sont quelquefois tellement spectaculaires qu'ils donnent l'impression qu'il ne reste plus rien à découvrir. Rien n'est plus faux. Par exemple, dans un article taxonomique sur les petits Araneus, Levi (1973) mentionne que plusieurs espèces sont rarissimes et connues seulement de quelques exemplaires. Ces spécimens proviennent de nids de guêpes prédatrices spécialistes (Sphecidae : Sceliphron) et on ignore où elles ont pu récolter ces araignées. Levi (1973) suppose que ces guêpes recueillent ces araignées au sommet des arbres, où très peu de récoltes ont été effectuées par les arachnologues. Cette anecdote suffit pour démontrer que l'on est encore très loin de tout savoir sur ces araignées. Les connaissances sur la sélection de l'habitat et du microhabitat, sur les différentes stratégies pour la construction des toiles, sur les préférences alimentaires, sur la limite de leur répartition géographique, et même sur l'étendue de notre faune, sont encore partielles.
Les Araneidae sont bien connus pour les impressionnantes toiles orbiculaires qu'ils tissent pour attraper leurs proies. Dondale et al.(2003) relatent les détails de la confection de la toile des Araneidae. La construction de ces toiles est induite par un remarquable comportement dont le résultat est d'une grande constance au sein des genres et des espèces. Typiquement, l'araignée choisit un site propice et tend les premiers fils de soie qui serviront de structure à la toile. Elle ajoute ensuite les rayons qui se rejoignent au moyeu, puis dans un mouvement spiralé, appose le fil de soie collant qui servira à attraper les proies. L'araignée se déplace dans sa toile sans s'engluer parce qu'elle pose les pattes sur les fils de soie qui ne sont pas collants. À partir de ce patron général, il existe plusieurs variantes dans la construction des toiles des Araneidae. Avec un peu d'expérience, il est possible d'identifier le genre ou l'espèce d'Araneidae qui a construit une toile. Par exemple, certaines espèces du genre Araneus ajoutent quelques fils de soie qui se joignent pour relier le centre de la toile à une retraite située à un des points d'attache supérieurs. Cette retraite consiste en quelques feuilles enroulées et attachées entre elles par de la soie, où l'araignée se cache pendant le jour en gardant une patte sur cette ligne de tension (Roberts 1995). Ce stratagème assure une meilleure perception des vibrations que provoquerait une proie prise dans la toile.
Les espèces du genre Argiope ajoutent une structure de soie au centre de la toile que l'on nomme stabilimentum. La fonction précise de cette structure est encore méconnue, mais quelques hypothèses ont été étudiées et présentent un aspect réel de la biologie des espèces de ce genre (Blackledge & Wenzel 1999) : 1) Le stabilimentum constitue un signal visuel qui permet aux oiseaux de repérer la toile afin de l'éviter. Cette stratégie évite la destruction de la toile ce qui est un avantage pour l'araignée; 2) Le stabilimentumreflète les rayons ultraviolets qui sont attrayants pour plusieurs insectes. En effet, les fleurs reflètent les fréquences ultraviolettes qui servent de guide aux pollinisateurs pour atteindre le nectar. En réfléchissant ces fréquences, le stabilimentum attire les pollinisateurs qui se font prendre dans la toile des argiopes.
Cyclosa conica tisse une toile aux dimensions impressionnantes compte tenu de sa petite taille. Cette araignée ajoute un stabilimentum sur lequel elle dépose des détritus et des restants de proies qui tombent dans la toile. Cyclosa conica ne construit pas de retraite; elle se tient au centre de sa toile, les pattes recroquevillées contre elle-même, bien camouflée au milieu des débris et des restants de proies. Zygiella construit une toile presque parfaite à laquelle deux secteurs entiers sont manquants. On ignore ce qui se cache derrière ces sections manquantes dans la toile, mais cette caractéristique la rend facilement reconnaissable.
La position et la localisation de la toile influencent la composition des espèces d'insectes qui s'y prennent. Stowe (1986) précise qu'il y a un processus de sélection pour l'emplacement de la toile en fonction du type de proies désirées. Il n'est pas rare de voir une araignée abandonner un lieu improductif pour tenter sa chance dans un endroit qui lui semble plus prometteur. Carico (1986) a également démontré que certains Araneidae défont régulièrement leur toile pour optimiser les coûts énergétiques liés à cette fabrication en fonction du succès de capture.
Une proie qui se prend dans la toile d'un aranéide est rapidement paralysée par une morsure venimeuse, puis enveloppée dans de la soie. La proie est ensuite transportée à l'écart et l'araignée retrouve immédiatement une position d'aguet pour la capture des proies subséquentes. Ce n'est que plus tard que l'araignée se nourrit du fruit de ses captures. Contrairement aux Thomisidae et aux Theridiidae, dont les proies sont vidées de leur contenu par une perforation, qui laisse une cuticule vide mais tout à fait reconnaissable, les Araneidae mâchent leurs proies à l'aide de leurs chélicères dentées. La mastication produit une petite boulette méconnaissable, formée de divers morceaux d'insectes triturés (Roberts 1995).
Il existe un dimorphisme sexuel frappant chez les espèces des genres Araneus, Larinioides et Argiope : les femelles sont souvent beaucoup plus grandes que les mâles, qui paraissent chétifs en comparaison. Les femelles sont repérées facilement dans leur toile, mais les mâles sont beaucoup plus difficiles à trouver. Cette apparente rareté s'explique par leur plus petite taille, mais aussi parce qu'ils se déplacent à la recherche de femelles. On dit alors que ce sont des mâles en quête. Lorsque le mâle repère une toile qui semble prometteuse, il titille la toile de la femelle en une séquence qui est propre à l'espèce. Il s'agit d'un comportement permettant la reconnaissance des sexes d'une même espèce. La femelle réceptive entre alors en position d'accouplement et le mâle peut s'approcher en évitant d'être confondu avec une proie. Fait curieux, une fois les femelles d'Argiope fertilisées, les mâles meurent parfois subitement -- quelquefois même pendant l'accouplement -- sans raison apparente (Foellmer & Fairbairn 2003). Le mystère plane toujours sur les causes de ce phénomène pour le moins intrigant.
Une espèce étonnante a été trouvée au Québec, une prédiction de H. Levi (Dondale et al. 2003) qui s'est avérée en 2008 (Paquin et al. 2008e) : Mastophora hutchinsoni. Les araignées de ce genre sont bien connues parce qu'au lieu de tisser une toile, elles ne tissent qu'un seul fil, au bout duquel elles apposent une goutte collante, puis elles font tourner ce fil à l'aide d'une des pattes avant pour décrire un mouvement circulaire. La goutte de colle contient un analogue chimique correspondant à une phéromone de papillon femelle, ce qui attire les papillons mâles près de l'araignée. Le papillon mâle finit par se heurter à la goutte de colle en mouvement, ce qui permet à l'araignée de le saisir pour le dévorer (Gertsch 1955, Levi 2003). Ces araignées sont aussi célèbres pour le dimorphisme sexuel puisque les mâles ont une taille minuscule, environ 10 % de la taille de la femelle. Enfin, les espèces de ce genre sont aussi bien connues à cause de leur stratégie de camouflage qui imitent les fientes d'oiseaux.
Il est aussi possible d'inférer sur l'identité d'un Araneidae en utilisant certains caractères morphologiques et/ou en combinant avec le type d'endroit dans lequel se trouvent ces araignées. Par exemple, les femelles Cyclosa conica, possèdent un abdomen qui se termine par une protubérance arrondie. La répartition géographique de cette espèce est très vaste et couvre toute l'Amérique du Nord. Au Québec, on la trouve dans les forêts en sous-bois, où elle tisse souvent sa toile entre deux arbres. Aculepeira carbonarioides montre des affinités alpines et nordiques évidentes (Levi 1977b). La mention de cette espèce sur les sommets du Parc national de la Gaspésie est remarquable (Paquin & LeSage 2001) et laisse entrevoir la présence d'autres espèces alpines connues uniquement des sommets du nord-est des États-Unis.
Acanthepeira stellata est une espèce spectaculaire à cause de son abdomen muni de nombreuses protubérances. Elle tire son nom de cette particularité : -stella, qui signifie étoile. Les Araneus sont nocturnes, mais il est facile de les repérer en cherchant les toiles orbiculaires, qui sont souvent de grandes tailles. Ils atteignent la maturité vers la fin de l'été et à l'automne, périodes pendant lesquelles il est possible de repérer les toiles dans la rosée matinale. On demeure surpris du grand nombre de toiles que peut contenir un champ ou un bord de route, alors qu'une visite en après-midi ne permet de découvrir qu'un ou deux individus dans le même habitat. Le genre Araneus a été le premier baptisé dans l'histoire de l'aranéologie par Clerck en 1757. À cette époque, toutes les araignées connues étaient placées dans ce genre. Ce n'est que plus tard que les taxonomistes ont créé et assigné des espèces à d'autres genres. Paradoxalement, le genre Araneus est encore mal défini de nos jours et les caractères morphologiques qui le distinguent des autres Araneidae sont mal établis.
Levi (1971) et Davis & Coyle (2001) écrivent que les Araneus ont des préférences marquées pour certains habitats : A. nordmanni et A. corticarius se trouvent dans les forêts tandis qu'A. trifolium préfère les milieux ouverts. Araneus marmoreus se trouve à la fois en milieux forestiers et dans les milieux semi-ouverts. Araneus diadematus est surtout associé aux villes et aux jardins urbains. Araneus cavaticus sur les falaises, les bâtiments et les corniches d'habitations, tandis qu'A. bicentenarius se trouve dans les habitats où les lichens sont présents. Mentionnons Araneus juniperi, une araignée à coloration vert tendre. Curieusement, presque tous les spécimens connus ont été récoltés en battant des conifères (Pinus spp. et Picea spp.), ce qui suggère une spécialisation de l'habitat et lui confère un camouflage approprié. Paquin & Chir (2021) ont rapporté la première mention canadienne d'Araneus alboventris avec un spécimen récolté dans une tourbière. Par la suite, d'autres spécimens ont été récoltés dans une érablière et une autre tourbière. Levi (1973) rapporte qu'un spécimen a été récolté dans un champ au Vermont, mais aucune autre données sur les affinités possibles de cette espèce ne sont connues. Enfin, la dernière découverte à propos de cette famille est la présence au Québec d'Araneus cingulatus. Un mâle adulte a été récolté au Centre d'Interprétation de la Nature du Lac Boivin dans la région de Granby. Coddington (1987) rapporte que cette araignée est une spécialiste des feuilles de chênes, où cette petite espèce tisse une toile de part en part d'une seule feuille. Le spécimen du Québec a été récolté dans une clairière bordée de chênes, ce qui supporte les affinités connues.
Selon Stowe (1986), les Araniella sont plutôt associées à la litière où elles tissent de petites toiles dans les feuilles recroquevillées. Toutefois, les observations du Québec supportent peu cette affirmation puisque cette espèce est communément aperçue dans la végétation basse plutôt que dans la litière, où elle tisse de petites toiles, souvent sur une seule feuille (Paquin et al. 2022b). Araniella displicata est une espèce commune et largement répartie, tandis qu'A. proxima ne compte que quelques mentions au Canada (Buckle & Roney 1995).
Les Argiope sont actives pendant le jour dans les milieux ouverts comme les jardins et les champs en friche. Argiope aurantia est connue au Québec à cause de son abdomen jaune et noir facilement reconnaissable. Les motifs jaunes, argentés et blancs d'Argiope trifasciata sont également spectaculaires. Les Argiope femelles adoptent une position typique au centre de la toile, la tête en bas, guettant les proies. Elles confectionnent des sacs d'œufs qui sont facilement reconnaissables. Lemay & Paquin (2022) ont étudié les données disponibles afin de déterminer la répartition géographique des Argiope au Québec.
On compte également trois espèces de Larinioides dans la province, qui sont largement réparties en Amérique du Nord et en Europe. Elles sont parfois nombreuses autour des habitations humaines puisqu'elles ont des affinités synanthropes (Paquin et al. 2022a). Comme les Araneus, les individus adultes se rencontrent surtout vers la fin de l'été et à l'automne.
Cercidia prominens est une espèce rarement récoltée. Contrairement à la plupart des Araneidae qui préfèrent la végétation en hauteur, C. prominens tisse sa toile au ras du sol dans les terrains marécageux (Hutchinson et al. 2000a). Cette toile constitue une exception parmi les Araneidae avec son centre qui comprend une section vide, comme on observe chez plusieurs espèces de Tetragnathidae (Roberts 1995).
Lors de la première édition de ce bouquin en 2003, nous possédions peu de données sur la plupart des Araneidae du Québec, particulièrement pour les espèces rarement trouvées [par exemple Mangora gibberosa (Hutchinson et al. 2000b), Araneus corticarius(Hutchinson 1998a) et Singa keyserlingi (Hutchinson 1999b)]. Depuis 20 ans cependant, de nombreuses récoltes laissent croire que ces espèces sont plus communes qu'on ne le croyait et la plupart de ces araignées sont maintenant documentées par des spécimens récoltés dans plusieurs localités.
L'étude de la répartition géographique des Araneidae révèle que plusieurs espèces du Québec sont également présentes en Europe (Cercidia prominens, Cyclosa conica, Araneus marmoreus, Araneus nordmanni, Larinioides spp. , Araniella displicata et Hypsosinga pygmaea). Il est difficile, voire impossible, de déterminer si ces espèces ont été introduites au cours des 200 à 300 dernières années (soit en Europe, soit en Amérique) ou si elles sont holarctiques (sensu LeSage & Paquin 2001). Par exemple, C. prominens est considéré comme holarctique, car il s'agit d'une espèce rarement récoltée dont l'introduction accidentelle semble peu probable. Dans la plupart des cas, les avis sont partagés sur le statut de ces espèces, considérées tantôt comme introduites, tantôt comme holarctiques. Les outils moléculaires apporteront probablement un éclairage nouveau sur cette intéressante question.
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