Jusqu'à tout récemment au Québec, il n'y avait que Pholcus phalangioides dans cette famille, ce qui facilitait grandement les identifications. Depuis peu cependant, la situation est différente puisque Brousseau & Dupuis (2022) ont documenté la présence de Pholcus opilionoides et Bourque et al. (2022) celle de Crossopriza lyoni. Nous comptons maintenant trois espèces qui possèdent une morphologie semblable, soit un corps (céphalothorax + abdomen) muni de pattes fines qui semblent démesurément longues.
Ces trois espèces introduites en Amérique du Nord sont qualifiées de cosmopolites, puisqu'elles se trouvent partout sur la planète (Bonnet 1958, Huber 2011b, Bourque et al. 2022, Brousseau & Dupuis 2022).
Ces trois araignées sont synanthropes, c'est-à-dire qu'elles sont étroitement associées aux humains et leurs habitations (Paquin et al. 2022a). Cette association explique ces vastes répartitions géographiques puisqu'elles auraient accompagné l'humain dans ses voyages et conquêtes et ce, depuis des millénaires. De nos jours, il n'y a pas de certitudes quant à leurs lieux d'origine précis, mais une origine asiatique est parfois évoquée pour P. phalangioides, et le WSC (2025) propose que C. lyoni est originaire d'Afrique. Avec ces incertitudes, elles sont, la plupart du temps, simplement considérées comme introduites.
Il y a 49 espèces de Pholcidae connues en Amérique du Nord (au nord du Mexique) réparties en douze genres (Huber 2017). Curieusement, le groupe est pratiquement absent du Canada avec seulement cinq espèces (voir Paquin et al. 2010b). Sur les douze genres, six sont représentés par une seule espèce introduite d'Europe ou d'Asie, ce qui laisse seulement six genres avec des espèces endémiques au continent. Ces petits nombres contrastent grandement avec d'autres régions du globe qui abritent une faune riche et diversifiée, particulièrement l'Amérique du Sud et l'Australie (Huber 2000, 2001).
Pholcus phalangioides est l'araignée la plus commune des habitations du Québec, avec Cheiracanthium mildei (Cheiracanthiidae) et Tegenaria domestica (Agelenidae) (Paquin et al. 2022a). Toutefois, la nouvelle venue P. opilionoides semble plus fréquente qu'on ne le croyait; sa présence à l'extérieur des habitations humaines explique peut-être cette rapide progression sur notre territoire.
Lorsqu'en 1775, Fuesslin décrit Pholcus phalangioides, il lui a donné l'épithète spécifique « phalangioides ». Ce nom est construit de la façon suivante : phalangi- réfère à Phalangida (l'ancien nom de la classe d'arachnide qu'on désigne de nos jours par Opiliones), et -oides qui veut dire « en forme de ». Ce nom signifie donc « en forme d'opilion », à cause de la ressemblance avec les faucheux, qui sont des opilions (Comstock 1940). D'ailleurs en anglais, on appelle communément les faucheux, daddy long legs, mais dans certaines régions du monde, ce nom vernaculaire désigne également les espèces du genre Pholcus. Curieusement, l'autre espèce connue du Québec, Pholcus opilionoides, est nommée pour souligner cette similitude; « opilionoides » signifiant aussi « en forme d'opilion ».
Les Pholcidae du Québec sont facilement reconnaissables par leur aspect. Bien qu'il s'agisse de petites araignées (céphalothorax + abdomen de 3 à 8 mm), elles possèdent des longues pattes grêles qui atteignent parfois 60 mm et les font paraître beaucoup plus grandes. La forme de l'abdomen est aussi reconnaissable, mais la disposition des huit yeux est un caractère qui permet une identification sûre et rapide de la famille au Québec. Les yeux antérieurs médians sont réduits, et les autres forment deux groupes de trois yeux, qu'on appelle triades.
Comme toutes les araignées, les caractères morphologiques les plus fiables pour la reconnaissance des espèces se trouvent dans la morphologie des organes reproducteurs. Les palpes des mâles sont complexes et possèdent une allure distincte. Dans cette famille, ils possèdent une projection prolatérale du paracymbium nommée procursus. La présence de cette structure distingue les Pholcidae de toutes les autres familles d'araignées (Huber 2017). La forme du procursus procure des caractères fiables pour l'identification des espèces. Toutefois, pour le Québec, la forme et la coloration du céphalothorax permet aussi de les identifier.
Habituellement, les épigynes des araignées femelles sont formées de plaques et d'ouvertures qui mènent à des conduits et des réservoirs internes bien sclérifiés. Toutefois, ce n'est pas le cas pour les organes des femelles Pholcidae qui sont simples et possèdent peu de caractères externes. Il y a des renflements et un peu de sclérification à l'emplacement où se trouvent les structures génitales femelles, et les Pholcidae adultes ressemblent plus à des immatures qu'à des femelles munies d'organes génitaux fonctionnels. On désigne ce type de génitalia femelles par le mot « haplogyne » : haplo- qui veut dire « simple » et -gyne qui veut dire « femme », par opposition à entélégyne : entele- « complet, parfait » et -gyne, « femme » qui réfère à la condition des épigynes bien sclérifiées.
Pholcus phalangioides affectionne les endroits sombres comme les sous-sols, les garages et les greniers, où cette araignée tisse un réseau de fils désordonnés. Toutefois, elle est aussi commune à l'extérieur : dans la végétation à proximité des habitations et sous des pierres dans des endroits perturbés ou aménagés, comme les cours extérieures et les jardins. Kaston (1948) ajoute les mines et les cavernes comme choix d'habitat. Pholcus opilionoides est communément récolté à l'extérieur d'habitations, tandis que C. lyoni est connu uniquement des spécimens trouvés à l'intérieur de bâtiments commerciaux.
Les toiles irrégulières des Pholcidae ressemblent à celles des Theridiidae (Kaston 1948) bien que ces deux familles ne soient pas apparentées. Typiquement, l'araignée se laisse pendre dans sa toile, la tête vers le bas et l'abdomen pointé vers le haut. Lorsqu'une proie se prend dans la toile de P. phalangioides, celui-ci effectue parfois une série de violents mouvements giratoires qui ont pour effet d'agiter la toile et d'empêtrer davantage la victime dans la soie. Ce comportement devient défensif lorsque l'araignée se sent menacée. Selon Gertsch (1949), cette gestuelle rend l'araignée plus difficile à voir et lui procurerait une protection additionnelle contre les prédateurs (Kaston 1948, Huber 2011b). Il suffit quelquefois de souffler sur la toile pour provoquer cette réaction que l'on nomme gambillage en français (voir Paquin & Arbour 2022b) qui signifie mouvement de jambes au sens strict. Les adultes manifestent plus facilement ce comportement tandis que les immatures demeurent souvent immobiles. Si cette stratégie ne décourage pas l'agresseur, l'araignée se laisse choir sur le sol pour battre en retraite.
Selon Bonnet (1935), P. phalangioides passe par cinq mues avant d'atteindre la maturité. Les femelles peuvent vivre jusqu'à trois ans, dont deux à l'état adulte. Il est possible de trouver des adultes toute l'année dans les habitations (Kaston 1948), contrairement aux araignées qui vivent à l'extérieur qui sont habituellement matures pendant une courte période.
Uhl et al. (1995) ont décrit le comportement d'accouplement chez P. phalangioides. Le mâle s'approche de la femelle en titillant d'abord un fil de la toile. La femelle réceptive gonfle la partie postérieure de son épigyne. Le mâle coince ensuite la partie saillante de l'épigyne entre les deux apophyses de ses chélicères, effectue une torsion des palpes de 180 degrés, et insère plusieurs sclérites à l'intérieur de la femelle. Une fois fécondée, la femelle fabrique un sac d'œuf très rudimentaire. Elle pond une petite quantité d'œufs, de 13 à 60 selon Kaston (1948), qu'elle agglutine les uns aux autres et recouvre de quelques fils de soie. Il est possible de voir les petits œufs au travers des fils. Les femelles prodiguent des soins à leur progéniture et transportent ces sacs dans leurs chélicères jusqu'à l'éclosion des petites araignées. Selon Kaston (1948), une femelle ne confectionnera pas plus de trois sacs d'œufs au cours de son existence.
Les Pholcidae ont aussi un comportement inusité : celui d'envelopper leurs proies avec de la soie collante, tandis que la plupart des araignées le font avec de la soie sèche. Mais la soie collante n'est-elle pas plus difficile à manipuler pour une araignée que de la soie sèche? En 1874, Lebert a découvert que les Pholcidae possèdent des poils qui forment un peigne sur le tarse de la patte IV. Un tel peigne tarsal est inusité chez les araignées. Outre les Pholcidae, il se trouve chez les Theridiidae et les Nesticidae. Ces deux autres familles enveloppent aussi leurs proies avec de la soie collante, ce qui laisse croire à une spécialisation de ces structures. Kirchner & Opderbeck (1990) ont étudié la structure des peignes tarsaux de P. phalangioides et Huber & Fleckenstein (2008) ont poussé l'étude à l'ensemble de la famille. Ces derniers démontrent qu'il y a même deux types de peignes tarsaux chez les Pholcidae et que P. phalangioides appartient au groupe muni d'un peigne tarsal longitudinal. Ils ont aussi rapporté le cas d'un peigne dans lequel un fil de soie collante se trouvait logé dans la structure particulière d'un des poils du peigne. Cette structure en « J » suggère une spécialisation pour manipuler un tel fil sans s'enchevêtrer. Bien que spéculative et anecdotique, cette hypothèse sur le fonctionnement de ces poils et de ce type de peigne est particulièrement élégante.
Il est bien connu que certaines araignées possèdent des structures qui permettent d'émettre des sons; ce sont habituellement des protubérances sclérifiées qui se frottent contre des plaques munies de stries, ce qui produit une stridulation. Crossopriza lyoni possède une telle structure avec des palpes qui possèdent une structure qui frotte contre une plaque située sur les chélicères. Fait inusité cependant, les femelles de cette espèce possèdent une deuxième paire d'organes de stridulation avec des protubérances situées sur le côté du céphalothorax, qui correspondent à une paire de plaques sclérifiées et striées sur la partie dorsale de l'abdomen (Huber et al. 1999). Le fait que les araignées émettent des sons peut nous sembler mystérieux, et nous sommes en droit de nous demander à quoi peut bien servir cette deuxième paire?
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